21 mars 2008

Carré de lumière...

Et bien voilà, le projet de publication des 6 livrets de Pierre Présumey prend corps.

Extrait de "Le coeur besogneux", paru en 1987 au pré de l'Age, et  qui fera partie de la livraison, je trouve ce beau poème, en guise de remerciement, malgré tout, à tous ceux qui ont aimé le carré de Bruno Geneste, et me l'ont fait savoir.

 Merci.

 

Menue récompense

 

Nos propos vont tout seuls

Aux pauvres lieux communs.

Notre cœur sombre, il se repêche

A petits coups, gauches éclats.

Il reste que le soir parfois

Le prix de nos efforts

Est un beau carré de lumière.

 

 

Pierre Présumey

Le coeur besogneux

pré de l'Age -1987-

 

18 mars 2008

Et d'abord un coup de trompette !

J'ai débusqué cet après-midi de la boîte où il reposait depuis près de vingt années le billet d'un concert de Miles Davis -1er juillet 1989 à Vienne-, concert auquel je n'avais pu me rendre. Je me souviens avoir passé une partie de cette journée là au téléphone, tentant de fourguer ce précieux viatique, comme on dit à la sacristie, non pas au plus offrant, mais à qui en voudrait, tout simplement. En désespoir de cause-toujours, je téléphonai même à Radio-France Isère pour ce que ce billet soit largué sur les ondes. Que nenni, personne n'en voulut. Voici pourquoi depuis 20 ans, ou quasi, ce ticket, devenu précieux -qui sait- et à jamais inemployé, reposait  paisiblement, sans tambour ni trompette, dans le fond d'une vieille boite de carton.

Ceci pour parler, et je me réservais de le faire depuis un bon moment, du "Visions of Miles" de Yves Budin, textes et dessins (combien somptueux, combien racés !) paru en 2007 aux Carnets du Dessert de Lune, chez mon gars Massot.  Il s'agit d'un album à l'italienne, d'un bon format (21x30) de 67 pages. Un dessin, une tache noire, ou rouge, une ligne bleue, à l'occase, un éclair, un set, quelques mots jetés. Le camarade Budin a de la sanquette, ne se perd pas en bavardages futils, il trace sa ligne on the road again et respecte le tempo, au cordeau, à la note près, mais comme à l'improviste -paradoxe- et des notes, chez Miles Davis, que je sache, y'en a jamais eu de trop, ça tombe sec, ça découpe, ça taille, ça décape les bronches.

Ce grand bouquin qui emmerde dans les étagères bien pensantes est une perle vive ; on tourne une page, on entend de suite le souffle écorné de la nuit, du drame, pourtant ça reste heureux, si ce n'est joyeux, alors je vais dire le mot, ça s'appelle de l'amour, et sans "peut-être" parce que ça ne tolère pas la demi-mesure, les fausses-notes.

Autre bouquin publié par le Massot l'été dernier "Coups de ciseaux", écrit par Perrine Le Querrec, tarabusté et saturé à l'encre noire et rouge par Stéphanie Buttay, je dis saturé, c'est pas tout à fait juste, imbibé d'encre et de sang, le trait de Stéphanie renifle l'encre -et la belle encre- sa minutie d'insecte, et pourtant sa souplesse et la densité de sa matière attrapent et étripent, comme sont découpées, scalpées, écorchées, ouvertes la petite Oui-merci et ses nuits au couteau, comme est ouverte et trépanée la poupée Confiance, comme est tranchée cette langue écarlate déposée sur la table, cette langue vivante qu'il faudra bien achever, à la nuit, dans les remuements terrifiants des silences qui étouffent et retournent le mol organe mort dans la gorge.

Il y a dans ces deux bouquins -Bon Dieu lisez-les- la même puissance et la même misère,  la qualité d'être humains, de haute tenue, Oui-merci.

Dans le numéro de février du "Matricule des Anges", n° 90, un entretien avec Jean-Louis Massot, j'aime bien ce que raconte Jean-Louis, avec qui -pourrais-je m'avancer à dire ceci, il me répondra, ou non- j'ai noué un véritable compagnonnage,  depuis bien des années que nous partageons le même parasol en juin à Saint-Sulpice, pour le Marché de la poésie.

"Editeur, je devenais important pour ceux qui m'adressaient leur manuscrit, ils ne se rendaient pas compte combien c'était futile...", C'est vrai Jean-Louis, pourtant, c'est là notre métier, nous l'exerçons avec beaucoup d'orgueil, mais, espérons-le sans vanité. Puis, si c'est pour donner voix à des textes de la valeur de ceux dont je parle plus haut, alors, nous n'aurons pas bricolé, massicoté, cousu et tempêté en vain, c'est toute la postérité que je nous souhaite, à nous et aux auteurs qui sont des nôtres,  mais comme disait Hugo Victor (toujours citer Hugo, surtout quand il ne s'agit pas de lui...) "La postérité, c'est bien, l'embêtant c'est qu'il faut mourir d'abord".

 

Les carnets du dessert de lune

67, rue de Venise

B- 1050 Bruxelles

 

Les bouquins :

 

Visions of Miles

par Yves Budin

24 euros.

 

 Coups de ciseaux

Texte de Perrine le Qerrec

Dessins de Stéphanie Buttay

12 euros.

 

 

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29 novembre 2007

"Arrêter d'écrire" de David Markson

"Arrêter d'écrire" c'est ce que se propose Écrivain, ainsi est-il baptisé -dans le livre de David Markson (80 ans)- intitulé, justement, "Arrêter d'écrire".

(Arrêtez d'écrire, pense à l'instant l'éditeur, à l'impératif...)

Connaissez-vous "Les litanies du scribe" de Jude Stefan, parues aux éditions "Le temps qu'il fait", voici une vingtaine d'années ? Il s'agissait d'une mince plaquette, sous jaquette verte, brossant d'une ligne le portrait d'un auteur :

"Mandelstam coiffé d'un melon"
"Dumas et ses nègres"
"Lautréamont passant rue Vivienne"

Le travail de David Markson n'est pas si éloigné de celui de Stefan, si ce n'est, et c'est là tout le propos, qu'Écrivain a décidé d'arrêter d'écrire. Et de multiplier signes et coïncidences, indices et anecdotes, de façon à se donner tous les arguments pour mener à bien ce non-projet.

"Écrivain est très tenté d'arrêter d'écrire.

Écrivain est plus que las d'inventer des histoires".

Ainsi commence le livre -l'un de ces fameux livres qui ne se lisent pas- comme j'aime à dire et à ne pas lire. Une suite de 187 pages de notes, de notules, de portraits grincants. Un livre où abondent les renseignements biscornus :

"Balzac mesurait un mètre cinquante-sept", "Shubert un mètre cinquante-cinq.", et où plane, où rode l'imminence de la mort, mort de l'Écrivain, mort des écrivains,  Les notations pullulent en ce sens :


"André Gide est mort d'une maladie pulmonaire.
En relisant l'Énéide sur son lit de mort."

"Maxime Gorki est mort de la tuberculose.
À moins que son assassinat n'ait été commandé par Staline ?"

Ou plus concises, plus raides, plus roides encore :

"Richard Wright est mort d'une crise cardiaque."

"Emile Verharen est mort en tombant sous un train."

"Périclès est mort de la peste."


"Un roman sans la moindre indication d'une intrigue quelconque, voilà ce qu'aimerait inventer Écrivain."

Ce non-projet est mené à bien, et de plume de Maître. On est loin pourtant -c'est heureux- des audaces salonardes du "Nouveau roman", l'imminence et la conscience de la fin (fin de l'écriture, fin de la vie) confèrent au livre de David Markson une intensité, une présence intelligente, drôlatique, qui donne le désir de tordre le livre, de le dépiauter, de le décortiquer, de  le non- lire avec volupté, au sens entendu de la petite mort, la seule qui vaille.

Écrivain a mené à bien son projet, il a arrêté d'écrire, pour donner au non-lecteur que je suis devenu l'un des meilleurs livres qui ne se lisent pas qui soient.

" F. Scott Fitzgerald est mort après plusieurs crises cardiaques.

Ses derniers relevés de droits d'auteur montrèrent que sept exemplaires de "Gatsby le Magnifique" s'étaient vendus au cours des six derniers mois."


David Markson
"Arrêter d'écrire"
-roman- traduit par Claro
Éditions Le Cherche-Midi
187 pages - 15 euros


Quant au reste, tout va bien, je couds avec sagesse et prudence, et je prépare le Salon de l'Autre livre, qui se tiendra à la Maison des Metallos -94 rue Jean-Pierre Timbaud, dans le XI arrondissement de Paris, les 7, 8 et 9 décembre.
Venez nombreuses, surtout vous les filles de Paris, et montrez vos plus beaux atours !

28 octobre 2007

Le fleuve, par Bernard Barthuet

Le fleuve pousse du front
vers la promesse de la mer
toujours.
Les ponts comme des jougs.

Le fleuve s'abandonne
à la lenteur de ses sillons
où roule le néant de l'eau
l'attente

Le fleuve raboté
la dégénérescence des quais de pierre :
où est la boue ?
où est le marécage ?

Le fleuve ouvre la ville
en y portant le souvenir des sources
dans quelques gouttes d'eau
pure
limpide
qui demeurent
incroyables
dans le jusant de boue

Le fleuve
le ciel
unis dans le brouillard
où s'étouffent les bruits de la ville
lumière froide
vies oubliées

Le fleuve prend dans ses voiles
l'inoffensif
le rêveur des quais

Le fleuve
obèse
garde en son ventre
les déchets de la vie.
Laver les souvenirs.
Autoriser l'oubli.

Le fleuve
lisse
laise émerger ses îles
terres avortées
indifférent
aux rêves de départ

Le fleuve haut
le fleuve fort
les torrents géniteurs
l'eau animale

Au fond
un lit de fer :
le fleuve
maison ouverte
maison des morts.

Le fleuve
répète ses cents vagues
chapelet de reflets
où le soleil devient murmure
pour le connaisseur des secrets

Le fleuve
inlassable
caressant
a mis à nu les racines tordues d'un arbre
que l'on voyait si beau.
La vérité de l'eau.

Rincé de boues froides
lavé de mousses
grumelé
de bulles crevant en bouches pétillantes
le fleuve à sa frontière

Le fleuve
répété
au fil de l'eau
des jours
le repos du silence

Les noyés en exil
le fleuve
cimetière
aux lentes processions

Le fleuve
accueillant
emmène le nageur
dans le courant du rêve

Le fleuve
indéchiffrable
le poème inutile ?
l'eau qui passe.


"Le fleuve" est un recueil paru aux Éditions le Pré de l'Age, en 1994
Merci à Bernard Barthuet et à Roland Tixier d'autoriser sa virtuelle publication.
Ce texte est protégé par le dépôt légal (août 1994)

Bernard Barthuet au pré # carré :

- Journal de quelques jours d'été à Combret (2005)

10 octobre 2007

Jaurès, par Jacques Brel

Illustrant le propos, moins le timbre et sans la musique, voici la chanson. Le texte tient tout seul. On ne va pas pousser la plaisanterie jusqu'à la dédier à Sarko tout de même ?

 

"Serait-il impossible

de vivre

debout ?"

 

Jaurès

par Jacques Brel

           Ils étaient usés à quinze ans          
          Ils finissaient en débutant          
          Les douze mois s'appelaient décembre          
          Quelle vie ont eu nos grand-parents          
          Entre l'absinthe et les grand-messes          
          Ils étaient vieux avant que d'être          
          Quinze heures par jour le corps en laisse          
          Laissent au visage un teint de cendres          
          Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître          
          Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?          
          Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?          
          On ne peut pas dire qu'ils furent esclaves          
          De là à dire qu'ils ont vécu          
          Lorsque l'on part aussi vaincu          
          C'est dur de sortir de l'enclave          
          Et pourtant l'espoir fleurissait          
          Dans les rêves qui montaient aux cieux          
          Des quelques ceux qui refusaient          
          De ramper jusqu'à la vieillesse          
          Oui notre bon Maître, oui notre Monsieur          
          Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?          
          Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?          
          Si par malheur ils survivaient          
          C'était pour partir à la guerre          
          C'était pour finir à la guerre          
          Aux ordres de quelque sabreur          
          Qui exigeait du bout des lèvres          
          Qu'ils aillent ouvrir au champ d'horreur          
          Leurs vingt ans qui n'avaient pu naître          
          Et ils mouraient à pleine peur          
          Tout miséreux oui notre bon Maître          
          Couverts de prèles oui notre Monsieur          
          Demandez-vous belle jeunesse          
          Le temps de l'ombre d'un souvenir          
          Le temps d'un souffle d'un soupir          
          Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?          
          Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?        
           
     Bien que je sois un peu injuste avec l'actuel président de la République,     
    on pourrait aussi dédier ce texte là à nos amis socialistes de droite.     

03 octobre 2007

William Carlos Williams

Un beau poème de William Carlos Williams
poète américain
1883-1963


METRIC FIGURE

There is a bird in the poplars —
It is the sun !
The leaves are little yellow fish
Swimming in the river ;
The bird skims above them —
Day is on his wings.
Phoenix !
It is he that is making
The great gleam among the poplars.
It is his singing
Outshines the noise
Of leaves clashing in the wind.


IMAGE MÉTRIQUE

Il y a un oiseau dans les peupliers —
C'est le soleil !
Les feuilles sont de petits poissons jaunes
Nageant dans la rivière ;
L'oiseau les effleure :
Le jour est sur ses ailes.
Phénix !
C'est lui qui fait
Cette grande lueur parmi les peupliers.
C'est son chant
Qui recouvre le bruit
Des feuilles qui se heurtent dans le vent.

25 septembre 2007

Anna de Noailles

Certes, j'ai déjà diffusé ce beau poème d'Anna de Noailles, mais le mois de septembre revient tous les ans, entre général entre août et octobre.



L'automne

Voici venu le froid radieux de septembre :
Le vent voudrait entrer et jouer dans les chambres ;
Mais la maison a l'air sévère, ce matin,
Et le laisse dehors qui sanglote au jardin.

Comme toutes les voix de l'été se sont tues !
Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues ?
Tout est transi, tout tremble et tout a peur ; je crois
Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.

Les feuilles dans le vent courent comme des folles ;
Elles voudraient aller où les oiseaux s'envolent,
Mais le vent les reprend et barre leur chemin
Elles iront mourir sur les étangs demain.

Le silence est léger et calme ; par minute
Le vent passe au travers comme un joueur de flûte,
Et puis tout redevient encor silencieux,
Et l'Amour qui jouait sous la bonté des cieux

S'en revient pour chauffer devant le feu qui flambe
Ses mains pleines de froid et ses frileuses jambes,
Et la vieille maison qu'il va transfigurer
Tressaille et s'attendrit de le sentir entrer...

Anna de Noailles